Vingt deux ans, l’âge où ton créateur, l’âme perdue dans les affres de l’ennui, vil dilettante, ne sut que dévorer sa vie. Rien, absolument rien. Le vide. Le néant. Jamais, au grand jamais, il n’avait rien vu de ce qui se tramait autour de lui. Sa faiblesse, en aucun temps de son existence jusqu’à aujourd’hui, il ne s’en était soucié. La reconnaissance des autres, quelle que soit la méthode employée.

   “ Le magnifique “, tel était son surnom. D’où cela lui était venu ? Il ne s’en souvenait plus. Il y avait des événements de sa vie comme cela qu’il avait complètement occultés.

   Des possibilités incroyables lui passaient par les mains. Il avait cette connaissance indicible de l’homme, presque instinctive, qui lui permettait de comprendre la démarche de certains esprits. Il possédait cette faculté inhérente de comprendre au moindre signe l’existence des autres. Il était inerme, ainsi plus vulnérable. L’amour des hommes, il l’avait en lui. C’était inéluctable, il était sur cette terre pour des raisons non évidentes qu’il cherchait encore aujourd’hui à mettre au clair. Le matin au réveil, sa première pensée était : “Que vais-je pouvoir faire en ce jour de bien pour autrui ? “

   Et qu’avait-il réalisé en fin de compte ? Rien ! Nada ! Il aurait pu avoir une existence de rêve, il n’avait eu que celle d’un pitre, d’un clown. Artiste jusqu’au bout des doigts, il n’avait été qu’un pantin. Pantin désarticulé, soumis aux volontés d’un père à qui il n’avait jamais su dire : « Non ! » Artiste aux talents multiples, il avait touché à tout, avait tout ignoré, avait tout délaissé. Le théâtre, la poésie, la lecture, l’écriture. Doué en tout, du moins le pensait-il, il s’était éparpillé sans rien concrétiser. Il agissait uniquement en fonction des réactions de ce père omniprésent, cependant invisible, nettement inaccessible.

   A ses vingt deux ans, déjà était écrit un recueil de poèmes. Sur papier il avait couché la structure générale de l’histoire d’Anne Belle. Deux autres volumes étaient en cours de création. Ainsi, une suite à Anne Belle commençait à germer dans son esprit. Et, parce qu’il n’avait pas cette confiance en lui nécessaire à son évolution, il n’avait rien tenté, pas même essayé de se faire éditer.

   A vingt deux ans, depuis bien des années, trois exactement, il avait été abandonné par l’amour de sa vie. Inévitablement pour lui, tout était dit. Du moins le pensait-il. Il n’avait, à l’époque, trouvé qu’une solution, tout gâcher, tout salir.

   A vingt deux ans, il était inscrit sur les tablettes du concours d’entrée au conservatoire d’Art Dramatique, rue Blanche. Là, aussi… Il avait ce talent inné, dès qu’une scène se présentait à lui, il n’était plus le même garçon. Son corps, son esprit, tout exultait, tout tendait vers son absolu. Jouer le rôle, jouer la vie d’un autre. Vie, autre que la sienne. Toute, sauf la sienne. Et il en fut ainsi toute sa vie, encore aujourd’hui, y songerait-il ? Qu’un jour d’ailleurs, il en avait décidé de ne plus en faire la sienne. Seulement, voilà, quelqu’un, quelque part, lui l’athée, l’avait protégé.

   Aujourd’hui, sa décision était prise. Il allait tout reprendre. Il allait essayer enfin d’être lui. Cet homme bon, chaleureux, perdu dans cet univers de fous, comme allait l’être son héroïne qui avait, comme lui à l’époque, vingt deux ans.

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